Des mots sur les maux: anxiété et dépression des enseignants



On en entend de plus en plus parler dans les médias, mais ceux qui sont sur le terrain, les profs, le savent depuis belle lurette.  Mettons des mots sur les maux.

L'anxiété et la dépression chez les enseignants demeurent un tabou, un secret que l'on ne confie qu'à peu de collègues et à quelques gens très proches à qui on dit de ne surtout pas ébruiter notre situation.  Comment serions-nous perçu par notre entourage ou par notre patron?  Parce ce qui dit dépression, dit par le fait même faiblesse, émotivité, manque d'organisation, faible estime de soi, non?

Et bien non!  Cassons ces mythes qui nous blessent et qui n'occasionnent qu'une douleur supplémentaire à notre corps et à notre âme déjà suffisamment meurtris.  Quand nous faisons face à un problème de santé mentale en milieu de travail, il faut se sentir appuyé, outillé et accueilli avec tout notre bagage émotif.  Mais est-ce la cas? Trop peu et il est temps que ça change!


Comprenons que nous ne sommes pas seuls.  L'anxiété et la dépression touchent plus d'enseignants que l'on pourrait penser.  

Je vous propose de passer le petit test suivant.  
Quels sont les symptômes du stress sur notre corps?  
Avez-vous été atteint de ces maux récemment?

- troubles du sommeil
- fatigue
- perte d'énergie
- douleurs musculaires
- frustration
- irritabilité
- diminution de l'estime de soi
- troubles gastro-intestinaux
- maux de tête fréquents
- baisse de résistance aux infections

Vous avez acquiescé à plusieurs reprises?  Continuons notre réflexion.



Des recherches se concentrent sur la problématique de l'anxiété et de la dépression depuis plus de deux décennies au Québec.  J'ai pris le temps de regarder certaines publications et thèses qui traduisent ce que l'on sait malheureusement déjà:  les enseignants sont à risque de vivre des symptômes d'anxiété et de dépression de façon plus majeure que d'autres corps professoral.  Étonnant comme constat, vous ne trouvez pas? 



Jacqueline Dionne-Proulx de l'Université de Trois-Rivières affirme ce qui suit dans ses écrits "Le stress au travail et ses conséquences potentielles à long terme: le cas des enseignants québécois" publiés dans la Revue canadienne de l'éducation:

"Cette recherche a permis de dresser un bilan des causes d’invalidité du personnel enseignant au Québec. Les constatations qui en découlent suscitent une réflexion sérieuse; les troubles mentaux sont à l’origine d’une forte proportion d’invalidité permanente chez les enseignants. Ces derniers se retrouvent dans cet état relativement plus jeunes que l’ensemble des bénéficiaires...Par ailleurs, en révélant les causes d’invalidité des enseignants québécois, cette recherche a permis d’identifier hors de tout doute une cible prioritaire (santé mentale) en matière de stratégies préventives pour cette catégorie de travailleurs (les enseignants)."

Et cette conclusion date de... 1995!  Il y a plus de 20 ans, on savait.  

On est en droit de se poser la question:  qu'a-t-on fait pour tenter de contrer cette réalité dans nos écoles depuis?  

Il ne faut pas oublier que les problèmes de santé mentale en milieu de travail chez les enseignants sont dus à une myriade de facteurs comme le stipule Denis Jeffrey dans ses recherches (Jeffrey, 2002) et que je me permets de citer:

Facteurs émotifs 
• Sentiment d’impuissance  
• Insatisfactions continuelles au travail 
• Fatigue et stress constants, nerf à fleur de peau  
• Sentiments de détresse psychologique et/ou d’angoisse 
• Relations tendues avec les collègues  
• Manque d’énergie pour se présenter en classe  
• Perd le sens de ce qu’il fait  
• Se sent l’âme en peine, triste, mélancolique, déprimé 
• Perte de plaisir dans le travail et dans la vie  
• Devient facilement démoralisé, démotivé  
• Ne se sent pas bien dans l’école 
• Peur des jugements des autres  
• S’émeut plus facilement que d’habitude 


Facteurs cognitifs 
• Manque de concentration, d’attention 
• Manque de patience 
• Remet à plus tard le suivi quotidien. 
• Sentiment d’être dépassé, de ne pas voir le bout 
• Perte du sentiment de présence à soi et aux autres 
• Plus grande fatigue intellectuelle 
• Doute de son jugement, peur de l’erreur, peur de se tromper ou d’oublier 
• Ressent une insécurité dans ses relations 
• Difficultés à mémoriser 
• Sentiment d’incompétence au travail


Facteurs physiques 
• Tensions musculaires 
• Problèmes de sommeil 
• Troubles digestifs 
• Transpiration inhabituelle 
• Crispation au niveau du visage 
• Maux de tête fréquents 
• Perte de poids ou prise de poids 
• Apathique, manque d’énergie physique et psychique 
• Pleure pour un rien 
• Ulcères, maladie de peau, acné, rougeur sur la peau 
• Hypertension et trouble cardio-vasculaire 
• Autres symptômes physiques ou combinaisons de symptômes. 


Facteurs liés au travail 
• Difficultés de travailler avec des jeunes qui vivent des problèmes de socialisation 
• Faible rémunération et peu de chance de promotion
• Déséquilibre entre effort fourni et reconnaissance (peu de récompense, accent mis sur les erreurs, les faiblesses)
• Demandes et attentes multiples/manque de latitude pour agir 
• Direction peu réceptive à la souffrance des enseignants (évitement, qualifie d’incompétence) 
• Lourdeur de la tâche et manque de moyens 
• Soutiens déficients de la direction 
• Se faire imposer des pratiques sans participer aux consultations 
• Nombre élevé de contraintes et d’exigences 
• Décalage entre organisation prescrite et organisation réelle du travail 
• Précarité de l’emploi et organisation du travail 
• Tâches difficiles pour les débutants (groupes difficiles, plusieurs matières, suppléances) 
• Complexité et ambivalence de la tâche 
• Non préparé pour certaines tâches (n’enseigne pas leur discipline) 
• Position d’autorité non soutenue par la direction 
• Actes professionnels mal définis et non protégés 
• Profession où la tension et le stress sont toujours présents, mais non reconnus. 


Facteurs sociaux 
• Profession scrutée à la loupe, tous ont droit de regard sauf l’enseignant 
• Des parents ont l’impression d’en savoir plus que les enseignants 
• Des juges plus sévères à l’égard des enseignants 
• Demande pour une moralité exemplaire 
• Professionnel en tout temps, sans vie privée 
• Faire face à de fausses accusations 
• Image de la profession déficiente (confiance sociale érodée) 
• Problèmes de la crise de l’autorité 
• Porter le fardeau de l’échec scolaire
• Une partie de la population ne valorise pas la scolarisation
• Relâchement dans les rites de civilité, de politesse, de respect réciproque 
• Attentes très élevées de la population pour pallier les manques dans l’éducation des enfants. 

Pour bien comprendre l'impact de ces facteurs sur nos enseignants, je vous propose un résumé en chiffres de la situation dans nos écoles québécoises:

-Les enseignants présentent des niveaux d'anxiété et de dépression plus élevé que la moyenne des gens (Fletcher et Payne, 1982; Kyriacou et Pratt, 1985)

- En analysant les rentes pour invalidité reçues au Qc par les enseignants, 33,5% d'entre eux en bénéficiait pour troubles mentaux comparé à 12% de ceux recevant des rentes et n'étant pas en enseignement. (Dionne-Proulx, 1995)

- Les enseignants se retrouvent en invalidité permanente beaucoup plus jeunes que d'autres bénéficiaires (37,5% sont âgés de moins de 44 ans comparé à 10% pour les autres bénéficiaires).(Dionne-Proulx, 1995)

-La recherche estime que le quart des enseignants a besoin d'une aide préventive (Pratt, 1978).

- Un enseignant sur 5 travaille chaque jour en état de détresse psychologique, soit près du double de la population en général. (Houlfort et Sauvé, 2010)

- 60% des enseignants éprouvent des symptômes d'épuisement professionnel au moins une fois par mois (Houlfort et Sauvé, 2010).

-  Les travailleurs en contact direct et régulier avec des individus qui reçoivent leurs services subissent plus de violence. Les enseignants en font partie. (Jeffrey, 2010)




Parmi mes lectures, j'ai particulièrement apprécié le texte suivant.  Je tenais à vous en citer un extrait.

Denis Jeffrey soutient dans sa publication "Souffrances des enseignants":
"En réfléchissant sur les différentes souffrances que vivent les enseignants, et elles sont si nombreuses, nous en sommes venus à penser qu’elles ne relèvent pas nécessairement des difficultés à négocier avec le stress, l’incivilité, l’agressivité et la violence qu’ils rencontrent dans leur milieu de travail. Nos analyses montrent plutôt que la souffrance des enseignants renvoie au fait de se sentir dépassés, impuissants, abandonnés, insatisfaits. Un enseignant supporte les difficultés du milieu scolaire tant et aussi longtemps qu’il pense que sa mission éducative a un sens. Tant qu’il croit en ce qu’il fait, les difficultés qu’il vit ne lui paraissent pas injustes et inacceptables. Il accepte les situations de stress, d’agressivité, d’incivilité et de violence parce qu’il est encore animé par cette flamme pédagogique dont parlait Meirieu (1999)."


Je terminerai avec une citation lourde de sens de Monsieur Jeffrey:  


"Un enseignant souffrant se sent responsable 
de toutes les lacunes du système scolaire.  
Il est en panne d'espérance."






C'est bien beau tout ça, mais on fait quoi?  J'ai le goût de vous dire qu'il y a assez eu de recherches de réalisées.  Maintenant, il faut agir.  

Je suis curieuse... Y a-t-il des démarches entreprises dans vos écoles ou vos CS pour contrer l'anxiété et la dépression des enseignants?  

Partagez-moi vos expériences afin que j'enrichisse mon prochain article présentement en écriture et qui sortira dans les prochains jours:  "Anxiété et dépression chez les enseignants: des gestes concrets"

Si vous pensez souffrir d'anxiété ou de dépression, je vous réfère à ces sites, mais aussi à votre service d'aide aux employés de votre CS ou de votre syndicat.  Certaines commissions scolaires offrent des ressources utiles (consultations, soutien, aide téléphonique).

Revivre
Ifightdepression
Commission de la santé mentale du Canada
Fondation des maladies mentales






Souffrances des enseignants (Denis Jeffrey, 2010) 

Santé psychologique des enseignants de la fédération autonome des enseignants (Houlfort et Sauvé, 2010)

Le stress au travail et ses conséquencespotentielles à long terme:le cas des enseignants québécois (Dionne-Proulx, 1995)

L’épuisement professionnel des enseignants;l’indiscipline des élèves et le rôle modérateur du sentiment d’autoefficacité (Dubois, 2014 )

Stress et climat de travail chez les enseignants (Brunet)


2 commentaires:

  1. Merci pour ces propos si importants et si réfléchis. Dans mon ancienne commission scolaire, il y a quinze ans, on nous encourageait à prendre des congés de santé mentale. Maintenant, en Ontario, le gouvernement a coupé nos jours de maladie et il n'en reste que juste assez pour se garder en santé physique. De plus, nous sommes questionnés chaque fois que nous voulons prendre une journée de congé.

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    1. Il était important pour moi de me servir de cette tribune web pour aborder ce sujet si délicat encore en 2017. Se faire questionner quand on veut prendre un congé est infantilisant. Où est notre autonomie professionnelle? Ontario comme Québec, il faut agir et vite. L'enseignement est selon moi le plus beau métier du monde, mais j'ai hâte que nos dirigeants nous redonnent espoir, nous écoutent réellement et agissent. L'éducation doit être la priorité d'une société. Vous aimerez sûrement mon prochain article qui portera sur les gestes concrets pour contrer l'anxiété et la dépression. Publié demain!

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